Clair de lune

Je traverse les haies d’honneur conquérantes
Il pleut leur sodium, sur ma tête endormie

Le ciel de Montréal est noyé de lumières
Je ne peux plus voir le fond, toutes ces étoiles

J’observe l’insubmersible, l’Île des veilleurs
Du sable blanc à perte de vue, la mer sublime

Ma chère amie, la compagne des rêveurs
Chante la matière, hurle tes rayons

Réveille l’inconscient d’une ville ankylosée
Fait émerger mon bonheur, caresse-moi

Ta solitude brille sur les amas de béton
Seule survivante, exilée de l’infini

Je serai cet éclat minuscule, mon esprit amoureux
Ta seule et vraie étoile dans ce ciel halluciné

– Francis Bastien Perron

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Refuge

Et j’y cours, encore.
Mes artères martèlent le rythme

Le cerveau est sournois, souvent
Quand il me dit à l’oreille
Des déclencheurs inconscients

J’ai chaud
C’est le dynamisme, la célérité
De ma course
De l’émotion, l’inexorable.

Je peux déjà les sentir
Ces pulsations intérieures
Cajoleuses mélodies saccadées
Lettres d’amour dans un morse physiologique

Ma chère amie
Vague de douce tiédeurs, qui s’étend sur mon corps échoué
Souffle à mon oreille le chant des soupirs
Donne moi encore la force
Donne moi encore le temps
De vivre, ces trop courtes secondes

– Francis Bastien Perron

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Berceuses

 

Berce-moi

Berce-moi encore

À tous matins

 

Ces peurs affreuses qui m’entaillent

Ces esprits malins et viles

Qui me font souffrir

Une pensée à la fois

Me sont synesthésies malsaines

 

Berce-moi

Berce-moi encore

À tous midis

 

Ces jours affreux qui m’assaillent

Ces temps mornes et futiles

Qui me font mourir

Une minute à la fois

Me sont apostasies du rêve

 

Berce-moi

Berce-moi toujours

À tous les soirs

 

Car les étoiles citadines et discrètes

S’effacent un peu plus

Plus j’incline la tête

Un baiser à la fois

Vers tes petites lèvres de verre

 

Berce-moi

Berce-moi enfin

Jusqu’aux abîmes  

 

 

  • Francis Bastien Perron 
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Promenade

Je me promenais tout à l’heure dans les rues névrosées de la Métropole et j’avais les premières brises de décembre qui mettaient en place un autre des nombreux décors de ce théâtre imprévisible. Les cernes à mes pieds, s’entremêlaient avec celles des autres, toutes aussi grises et bombées. J’essaye encore de comprendre pourquoi le gris du ciel  ne me déprime pas autant que le regard vide des passants, assaillies par le poids de l’automne avancé. Les sacs poubelles, les matelas bourrés de punaises, les vieux meubles en morceaux sur les bords des trottoirs, tous des épaves au milieu d’une marée de naufragés. Je me sentais fatigué, je me sentais fébrile, cet état de rêve éveillé, mon pilote automatique.

Mes yeux sur les hommes qui prennent trop de place, les femmes qui maquillent leurs insécurités, les enfants inconscients de ce qui les entoures, les vieux apeurés quand on marche derrière eux, des flashs, des preuves de ce que sont les gens quand ils pensent qu’on ne les regarde pas. Heureusement qu’il y a des gens heureux.

Mes pas s’alourdissaient de plus en plus et je me devais de prendre la décision de retourner chez moi avant de m’endormir sur un banc. En retournant sur mes pas, j’apercevais au loin, un point lumineux que je croyais en congé de maladie aujourd’hui. Un point subtil dans le ciel, les rayons tendus en signe de désespoir, son cri que l’on voit à peine. Une gloire qui était ternie, une gloire qui change selon les saisons, essayait de se débattre. Le soleil était lui aussi sur le pilote automatique, trop faible pour ce débattre de ce qui lui voile le visage. J’avais l’impression de voir un vieil ami dans le même état que moi. Je ne peux que compatir avec lui, tout aussi impuissant. C’est alors qu’une idée fit surface dans mon esprit: le soleil brille encore. Il ne s’arrête jamais de briller. Peu importe ce qu’on lui envoie à la gueule, il continue encore et toujours à briller ce salopard. Tant qu’il brille, tout est possible, il est un moteur dont la cadence change. Mais il roule toujours, peu importe le terrain. Tant que je continue à vivre, il y a encore des possibilités que ça change, pour le bien ou pour le pire. C’est toujours ça de gagné.  Baissant les yeux, je me remettais en route vers mon logis pour aller faire une autre trop longue sieste.

 

  • Francis Bastien Perron
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Disparitions médicales

 

J’apercevais Diane qui mangeait son club sandwich dans la cafétéria de l’hôpital et ses cheveux brun détachés reposaient nonchalamment sur ses épaules. Je vins m’asseoir près d’elle et son regard profond m’intimidait, comme toujours d’ailleurs. Parler de la pluie et du beau temps était une conversation peu rocambolesque, mais disons que je trouvais ses lèvres beaucoup plus intéressantes que les propos qu’elles formaient. Le rêve est brisé, mon télé-avertisseur m’indique une urgence au dixième étage. Je la quittai avec une amère déception et un creux sur l’estomac. J’arrivai à l’étage concerné, on aurait dit une tempête en Indonésie : mon patron me postillonnait dans la figure. Un patient a disparu de mon département et qui est-ce qu’on décide de blâmer pour cet odieux incident? Moi, l’infirmière, encore… Monsieur Savoie était encore dans son lit quand je suis allée dîner (sans succès cela dit en passant), et il me fut impossible de croire qu’il ai pu s’échapper facilement. Il était en phase terminale après tout. On fouilla l’hôpital en entier, mais étrangement, on ne retrouva jamais le patient. On lança une recherche nationale et après deux mois de recherches intensives, aucun résultat n’est parvenu aux corps policiers. C’est là que ma vie commença à basculer… Diane m’avait fait part d’une autre disparition dans un autre département avec les mêmes circonstances. Sa collègue Évelyne avait croisé un homme en civil s’étant perdu dans les couloirs proche de son département. Il portrait un étrange sac noir et avait un air serein presque perturbant. «Un original», s’était-elle dit. Quand elle revint dans son département, Monsieur Boivin (un autre patient en phase terminale) avait disparu. L’établissement était en émoi et des rumeurs de poursuites judiciaires des familles se répandaient comme une traînée de poudre. La direction ne savait plus où donner de la tête et se confondait en excuses publiques de toute sortes; une fermeture s’annonçait peut-être… Nous étions tous en mode panique durant les trois mois qui ont suivi la deuxième disparition. C’est dans un état de stress perpétuel que l’on prenait soin de nos patients. Je me souviens d’un quart assez particulier où je faisais ma ronde et inspectais mes patients. Je fus attiré par une voix rauque et sourde provenant de la chambre 307A. C’était la chambre de Madame Schultz, une vieille juive bête comme ses pieds en phase terminale d’un cancer du cerveau. Un homme était penché sur elle et lui caressait le front en récitant dans une langue étrange une sorte de prière. Était-ce de l’hébreu? Il fut surpris de me voir, car il sursauta au timbre de ma voix. Il sortit une carte d’identité journalistique d’un hebdomadaire de quartier, qu’il sortit d’un gros sac noir tout en prenant le soin de ranger discrètement un objet d’apparence métallique. Son air serein me rappelait quelque chose, une description lointaine en ma mémoire, et ce sac… Il prétextait un reportage sur les Juifs du quartier ayant vécu l’Holocauste, et il devait partir, car il avait ce qu’il voulait en fait d’informations. Une semaine se passa depuis l’événement que je le revis se promener dans le couloir, le même homme, pourquoi? Le même homme qu’Évelyne avait vu, se promenant comme un fantôme dans l’hôpital. Je le suivais aussi discrètement que possible, ignorant les appels de mon télé-avertisseur, je voulais savoir ce qu’il manigançait. Était-il le kidnapeur? Il entra dans la chambre 323A, une autre chambre de patient en phase terminale… Je m’approchais de la porte et observais discrètement à travers l’entrebâillement de la porte entrouverte. Il touchait le front de madame Gagné en marmonnant la même langue bizarre… Son ton était hypnotique et doux. Il recula lentement et fouilla dans son sac noir. Il sortit l’objet métallique que j’avais sommairement aperçu la dernière fois et que je ne distinguai que difficilement, car il était de dos. Il resta un instant immobile et porta l’objet à son visage. Un bruit qui changea ma vie se fit entendre, un clic sourd sortit de l’objet avec un flash de lumière : un appareil photo. Des flocons d’ors, montaient du lit, virevoltants et pétillants, nageant dans l’air et entrèrent dans l’appareil… Le lit vide me fit tomber dans les pommes.

Le psychiatre l’écoutait d’un air distrait et manquait ce spectacle de larmes…

 

  • Francis Bastien Perron 
 
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Le bureau

Image

Dieu, pourquoi suis-je devenu toxicomane?

 

Dans les tangos volatiles

Où je suis homme à femmes

J’accumule les conquêtes

 

Celles que tu as créé

Qui attendent délivrance

Sur le bord du comptoir

 

Tu engages des pleureuses?

Condensation trompeuse

Témoins de gorgées funèbres

 

Une liturgie obsessive 

Ta vengeance aveugle

Cruauté de paix et d’amour

 

Sont des armes juvéniles

Des tactiques d’aigreurs

Un orgueil sans fond

 

D’une grande déception?

D’une frayeur profonde?

De pleurs éthyliques?

 

Sommes-nous les faisceaux hideux

Les saletés des doubles affreux

Le reflet de ta divine laideur?

 

Serait-ce ton souhait

De voir enfin de très loin

La procession du doux silence?

 

Pourquoi dieu, es-tu toxicomane?

 

  • Francis Bastien Perron
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